L'ombre des absents
Sa mère venait de loin, portée par les silences,
Trois générations en marche, cousues de patience.
Sur les quais de l’exode, les adieux sans retour,
Des noms restés suspendus quelque part dans les jours.
Le père et ses quatre fils, avalés par le sable,
Le désert a gardé leurs voix introuvables.
Une sœur abandonnée dans un dernier regard,
Le sang coupé en deux dans la nuit du départ.
Deux bateaux ont quitté la mémoire en éclats,
L’un vers les Amériques, l’autre sans éclat.
Trois femmes sur le pont, serrant leurs maigres vies,
Le cœur plein de fantômes, les yeux pleins d’oubli.
Marseille les accueille dans un matin de cendre,
Mais l’exil ne finit pas quand la mer vient de rendre.
Jusqu’aux terres de la Drôme, elles portent leur fardeau,
La misère en héritage et le courage en drapeau.
C’est l’enfant de quarante, né d’un monde en fuite,
Avec l’ombre des absents cousue dans sa suite.
Des femmes pour racines, et le manque pour roi,
Il marche dans l’histoire sans savoir pourquoi.
Mais au fond de ses nuits, quand le passé le hante,
C’est tout un peuple en lui qui murmure et qui chante.
Un homme en uniforme, pris dans l’engrenage,
Dénoncé dans la ville, effacé du passage.
Lyon l’a vu tomber sans bruit ni adieu,
Dans des camps de fortune où s’éteignent les yeux.
Il laisse un fils trop jeune pour comprendre l’absence,
Trois ans à peine, et déjà le goût du silence.
Un nom sans mémoire, un visage effacé,
Une guerre de trop dans un berceau glacé.
Élevé par trois voix, trois regards, trois douleurs,
Il apprend les langues comme on apprend les peurs.
Les mots de ses ancêtres roulent sous sa peau,
Comme un feu discret qu’on protège en écho.
Sans homme pour repère, mais riche de leurs mains,
Il grandit dans la force des lendemains incertains.
Et dans chaque geste, dans chaque saison,
Il porte leurs combats comme une seule maison.
Par-delà les océans, un fil n’a pas rompu,
Des colis traversaient ce qui n’existe plus.
Des douceurs, des nouvelles, un parfum d’autrefois,
Des morceaux de famille qu’il serrait contre soi.
Patsyblue
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